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3 avril 2026
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Stéphanie Lemaire, Journaliste à France 3 Normandie

Katherine Costil, enseignant-chercheur pour Mersea à l’université de Caen

 

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« Des petits vers australiens aux bivalves mexicains, ces espèces marines invasives viennent du bout du monde et s’installent dans les ports »

Nous remercions Stéphanie Lemaire, Journaliste à France 3 Normandie, pour cet article paru le 30/03/26 à l’issue du dernier café maritime de ce 26 Mars :

 

« Une espèce marine invasive aime le voyage. Elle arrive accrochée à une coque de porte-conteneur ou dans des eaux de ballast et parcourt ainsi des dizaines de milliers de miles. Une fois à bon port, elle peut compliquer la vie des plaisanciers, mais savent aussi s’intégrer à l’environnement.

 » Sur les côtes normandes, un milieu attire l’attention des scientifiques. C’est la zone comprise entre Ouistreham et Caen. Rien de bien exceptionnel si on regarde au-dessus de l’eau. Normal, ça se joue plutôt sous les lignes de flottaison des navires.

Sept espèces ont été découvertes dans les eaux saumâtres (mélange d’eau salée et d’eau douce) de ce secteur rare en son genre. Certaines de ces espèces sont de minuscules crustacés. D’autres ont arrêté l’attention de Katherine Costil, chercheuse pour Mersea à l’université de Caen. « L’une de ces espèces est arrivée dès la fin du XIXe siècle, en 1898. C’est une petite moule de deux centimètres, la fausse moule brune qui est venue du Golfe du Mexique.« .

Un petit ver australien surnommé « gale honfleuraise »

Si elle est présente dans ces eaux mésohalines (dont la salinité est comprise entre 5 et 18) c’est qu’elle a su s’acclimater. Mais sans envahir totalement le milieu.

Une autre espèce pose plus de problèmes, notamment aux plaisanciers de Honfleur. Il s’agit d’un tout petit ver arrivé tout droit d’Australie qui a la sale manie de créer des tubes calcaires solides. « Les amas atteignent parfois 40 centimètres d’épaisseur dans le vieux port. Il est surnommé la gale honfleuraise. » Le nettoyage des coques des bateaux et des structures portuaires suffisent à saisir la plaie que sont ces tubes calcaires.

D’un autre côté, « cet encrassement biologique qu’on appelle aussi biofouling pose surtout problème pour les activités humaines. Ce n’en est pas un pour la biodiversité : ce genre de structure en récif abrite jusqu’à une quinzaine d’espèces » précise la scientifique.

Parmi les espèces invasives évoquées, il manque encore une petite dernière. Elle a été détectée récemment pour la première fois dans le port de Ouistreham. Et celle-ci pose moins de questions que le ver côté plaisance.

Il s’agit de la rangia cuneata, un bivalve consommé dans le golfe du Mexique. « Dans nos ports mieux vaut ne pas la manger en raison des polluants qui s’y trouvent. On pense qu’elle est arrivée au stade larvaire dans les eaux de ballast des navires. Elle ne peut pas s’accrocher sur une paroi. » Cette rangia cuneata passe le plus clair de son temps enfouie dans les sédiments et filtre les colonnes d’eau. « On pense qu’elle épure des masses d’eau et qu’elle accumule beaucoup de polluants » précise Katherine Costil.

Si elle a pris un espace dans l’écosystème si particulier du canal qui relie la mer à Caen, sa population n’aurait pas explosé. « Ce milieu ne présente pas une énorme quantité de concurrents, alors le bivalve ne devrait pas avoir pris la place d’une autre espèce. En revanche il ne faudrait pas qu’elle pullule dans une zone conchylicole par exemple en raison de son impact sur le phytoplancton. Là, il y aurait concurrence avec l’activité humaine. ».

Le match se joue sur le terrain des coques de bateau

Les hommes luttent d’ailleurs activement contre certaines de ces espèces. C’est là que le biofouling revient dans la course. De grandes entreprises de la région aimeraient se débarrasser de ces moules et autres organismes qui se fixent sur les coques des navires. « Nous avons comparé des plaques couvertes d’un revêtement anticorrosion avec d’autres équipées d’un antifouling. Le suivi s’est fait en mer pendant 15 mois » détaille Katherine Costil.

Résultat : 30 fois moins de macro-organismes sur les plaques équipées d’un revêtement antifouling. Mais les plus petits organismes demeurent, « or il faut le moins possible de bactéries et de microalgues afin de limiter les forces de frottement sur les coques. ». L’issue de cette bataille navale n’est pas encore certaine.

Finalement, une espèce qualifiée d’invasive l’est parfois « selon un regard très centré sur l’homme et ses intérêts » remarque la scientifique. « On note que ce sont des espèces résistantes à la pollution, pas très difficiles et dotées d’un système de reproduction très efficace. »

Mais après une phase d’explosion (ou « bloom »), leur présence se régule, leur nombre s’effondre et retrouve des niveaux raisonnables. Seule une espèce sur 1 000 se révèle invasive, alors le débordement ne serait pas pour demain. »